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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 12:45
Décembre 37, la goulotte Vimal au Dôme de Chaudefour

Le Dôme de Chaudefour (1612 m) forme, au fond de la vallée éponyme, une falaise haute de 120 m à 150 m qui arme le pied de l'arête nord-est du Puy Ferrand (1854 m). Sa face sud est parcourue d'une étroite goulotte rectiligne dont la première ascension a été réalisée en décembre 1937 par Vimal et Aspert (après une première reconnaissance par Vimal et Viallard au mois de novembre précédent). L'ascension a été réalisée sans crampons, ni piolets, ni aucun moyen d'assurance, les deux grimpeurs évoluant en solo. Quant au récit des premières répétition, il laisse... rêveur... pour le moins. André Vimal estime alors qu’il s’agit d’une excellente et facile école d’escalade fermée pour les jeunes et, pour les aînés, d’un amusement sans danger qui les rajeunira. Dans le premier topo des escalades en Basse Auvergne réalisé par la section d’Auvergne du Club Alpin Français, la voie alors désignée "Cheminée du Dôme"  est cotée PD. 

La goulotte Vimal constitue un itinéraire majeur du mixte auvergnat qui en associe toutes ses composantes (la neige, la glace, la terre et l’herbe gelées, le rocher). L’itinéraire est aujourd’hui coté D+ à TD suivant les conditions et comporte 3 longueurs. Le passage clé se trouve à hauteur du bloc coincé de la deuxième longueur où l’emploi de coinceurs mécaniques et pitons permet de s’engager plus sereinement dans un passage à la fois technique, physique et impressionnant. D’après le récit de Vimal, il semble qu’en 1937 le passage pouvait s’envisager par le trou en dessous. Quelques 75 ans plus tard et éboulements probables cette solution est, au moins pour l’instant, inenvisageable...

 

Extrait du topo du CAF édité en 1963

Extrait du topo du CAF édité en 1963

Pour les amateurs d’histoire, je vous retranscris in-extenso le récit de la première qu’avait fait André Vimal dans les annales du C.A.F. en 1939.  

« C’est en faisant la première escalade au moine que nous eûmes la vision de cette voie d’ascension au Dôme, qui forme le pilier de l’arête nord-est du Ferrand, non loin du lieu où s’élève la croix commémorative de notre camarade Michel. Ce couloir, qui se dirige du sud au nord, nous apparut alors reliant le pied de la masse volcanique au charmant pâturage qui en constitue le sommet et nous pensâmes que c’était là une voie directe pour aller du fond de Chaudefour au plateau du Sancy.

Le hasard d’une course ratée au Moine me fit visiter un jour neigeux de novembre, le départ du couloir, constitué d’une grotte étroite et inclinée profonde d’une dizaine  de mètres. Quand nous eûmes, Viallard et moi, réchauffé nos membres engourdis et fumé une réconfortante cigarette, nous nous mîmes à explorer notre abris. Au fond part une vire se dirigeant au-dessus de la sortie. Nous la suivons et quand elle ne peut plus nous soutenir, continuons en ramonant à longueur de membres vers un orifice qui apparaît dans le haut. La lucarne est étroite mais la tête passe, il y a de l’espoir. Un recul pour engager d’abord un bras, puis la tête et l’autre bras viennent ensuite, suivis bientôt du thorax et de la partie postérieure. On arrive alors au couloir proprement dit, constitué de fine poussière rougeâtre et enfermé entre des murailles verticales. Je n’aperçois pas l’issue, cachée par quelque ressaut, mais aiguisé par la curiosité, j’invite mon partenaire à me suivre. Seule sa tête m’apparaît hors de la trappe. Peu désireux de se voir infliger le supplice que je lui fis subir naguère sous la porte d’entrée de la grotte de Dargilan, il déclare qu’il n’avancera pas d’un pouce et… allume sa pipe. Etrange spectacle que cette tête fumante, émergeant seule de la trappe. Il faut donc continuer seul ; mais peu m’importe ; l’exigüité du boyau permet de prendre appui solide les bras écartés sur les parois et, continuant mon ascension j’arrive au premier ressaut rocheux. Quelques prises devant moi ; un jeu d’oppositions des pieds et le voilà franchi. Vient ensuite une deuxième section de couloir terreux et la voie est barrée par un ressaut plus important. Mais elle se continue souterrainement et arrivé au terme, levant la tête, j’aperçois le jour à travers une série de blocs coincés. Nouveau ramonage, tractions sur des pierres basculantes, étirements et contorsions m’amènent au seuil où débute la troisième partie du couloir. Viallard m’as lâché la corde dont il avait laissé dérouler les boucles et je continue cet amusant jeu de découverte. Le couloir se redresse fortement et j’ai peine à m’agripper à la terre gelée. J’arrive enfin au début du troisième ressaut. Comme le précédent, il est entaillé d’une étroite cheminée dont je commence le ramonage. Mais le froid de la pierre et la crainte d’envoyer un pavé coiffer mon patient équipier m’incite à la retraite que j’effectue sans encombre, m’assurant par endroit de la double corde.

A quelque temps de là, voulant aller faire une série de photos du Moine, l’idée nous vint, à Aspert et à moi, d’aller coucher dans la grotte du Dôme. Lourdement chargé de notre matériel habituel de chambre et de pieds photographiques, nous hésitâmes cependant pas à ajouter deux bottes de paille à nos impédimenta.

Je laisse à penser l’étrangeté de notre caravane remontant, par cette soirée de décembre, les éboulis herbeux qui forment la base du Dôme. Déposés nos fardeaux, et jugeant que la veillée sera un peu longue dans cet antre, nous voulons profiter du restant de clarté pour aller explorer le couloir. Un fois franchis les trois premiers passages, nous arrivons au terme de ma reconnaissance. Une courte-échelle, un ramonage et quelques ahanements viennent à bout du ressaut et nous atteignons la brèche terminale qui est très resserrée. La traversant dans un charmant petit courant d’air frigorifique, nous allons admirer les abimes de la face est du Dôme. Quel endroit romantique ! Mais il s’agit de gagner le sommet. La fissure haute d’une dizaine de mètres serait commode à ramoner, si elle n’était enduite de glace. Revenant en arrière, nous nous élevons vers la droite, au-dessus du vide et, le second tenant le pied u premier, franchissons le ressaut sur de minuscules prises de tuf volcanique.

Une petite traversée à gauche nous ramène dans la fissure et quelques blocs coincés nous permettent d’atteindre le sommet du rocher formant la rive gauche du couloir.

Le Dôme est là, séparé de nous par l’étroite fissure et surplombe de quelques mètres seulement, mais le passage est gelé. Perplexité. Il fait nuit, nous n’avons pas de corde pour assurer la descente, il faut en finir. Le premier se penchant sur le vide, arcboute ses mains à la paroi et son dos sert de pont au deuxième qui s’attribue ainsi le bénéfice de cette facile première. Nous revenons à la grotte par le couloir Michel et la base du Dôme.

Après quelques essais de couchage, l’exigüité de notre plate-forme pierreuse ne nous permet pas d’éviter les gouttes de suintement, nous abandonnons la place, chargés de nos fidèles bagages, moins les bottes de paille naturellement.

Je ne raconterai pas cette retraite qui ne fut pas la partie la moins périlleuse de l’aventure, les bougies soufflées dès le seuil, les gazons gelés, la glissage sur des dalles humides, la reptation dans le fond du ravin, les accolades brutales avec les arbres de la forêt. Il faisait si noir que seul le ruisselet nous servit de sentier jusqu’à la Couze. C’et trempés que nous arrivâmes à la voiture  où nous nous étendîmes, le pantalon mouillé jusqu’à la ceinture mais le cœur contant.

Cette course fut répétée le printemps suivant avec Pradier, sa femme et Mado. Un éperon de glace qui occupe la majeure partie de la grotte se trouva là à point pour nous permettre de varier le plaisir par la taille de gradins.

En été, je revins avec Antoine et Denise Fourt, Madeline Dupont et leurs enfants, visiter le couloir rempli d’une luxuriante végétation de plantes montagnardes qui constituaient autant de prises supplémentaires pour les mains délicates. La sortie se fit par la fissure, que mes aimables compagnes, vêtues de bas de soie et de chemisettes légères, ramonèrent aussi consciencieusement que si elles fussent habillées de rude Bonneval.

La lenteur de la caravane nous fit manquer de jour-là le Sancy, mais nous eûmes la chance, au sommet du Ferrand d’admirer le spectre de Brocken. Mes amis virent avec étonnement leurs ombres fumantes démesurées projetées sur un écran de vapeurs flottant dans la vallée fumante et auréolées d’un glorieux halo, ce qui les consola des avanies et hurlement que je leur infligeai dans le couloir.

Au moment de terminer, il me vient des scrupules : tel un amant discret, je devrais jalousement garder le secret de ma découverte et pourtant je ne puis résister au désir de recommander cette ascension à mes collègues du C.A.F. ; c’est une excellente et facile école d’escalade fermée pour les jeunes ; pour les aînés, un amusement sans danger qui les rajeunira.

Quelqu’un a dit que les montagnes sont des cathédrales et qu’on n’y doit pénétrer qu’avec recueillement. Puisse ce sanctuaire de silence qu’est la sombre et triste vallée de Chaudefour ne recevoir que la visite des purs et être longtemps encore préservée de l’envahissement des foules turbulentes.

André Vimal.

22 janvier 1939. »

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Recherche

La vie des voies du massif du Sancy

Chambon :

Ouverture de Ma Bohême 7a+ (juin 2016 - G.M.)

Ouverture du secteur Déva : Jai 5 c, Guru 5c, Deva 6a, Om 6b (avril 2016 - G.M.)

Erratum page 62/63 du topo "Escalades dans le Massif du Sancy". La Pierre de William, ceux qui ont essayé se sont rendu compte qu'il fallait lire 6c au lieu de 6a.

Capucin :

Face est, ouverture du Père éternel (le Graal), 8 a/b ? à confirmer (août 2017- Olivier Monneron, Zsolt Ostian et G.M.)

El Cap, Fingers in the Nose, The naze, rééquipement complet sur scellements (août 2017 - G.M.)

La poussière la sueur et la poudre : nettoyage et rééquipement partiel (mai 2015, juillet 2015 - M.C. - G.M.)

L'heure au moine : nettoyage et rééquipement partiel (juin 2015 - G.M.)

El Cap (L1) : nettoyage (juin 2015 - GM)

El Cap (L2) : Rééquipement de la sortie historique de la voie, plus directe, plus logique et légèrement plus facile que la sortie de droite rééquipée par François Lesca en 2004 (juillet 2015 - G.M.)

Gag Man : Réequipement partiel (juillet 2015 - G.M.). Nombreux sont ceux qui se sont fait de belles ou moin belles frayeurs sur la voie la plus facile de l'Aiguillette. Un 5b, bien tassé et reconnaissons le, engagé. Pour fêter le 14 juillet Gérard, l'a partiellement rééquipée (un point déplacé et un point en plus).

Essai de traitement thermique des mousses et lichens sur les départs de Caprice des Vieux, C'est quand qu'on va où ?, Merci Hans (juin 2015 - GM)

Dent de la Rancune :

Face nord, Rêve de Singe : rééquipement complet sur scellements (Octobre 2016, mai et juin 2017, G.M., M.C.)

Face nord, Manpower : l'ami Jean-Pierre Mariotti a rééquipé sur scellements la deuxième longueur (juillet 2015). Avis aux amateurs (7c !).

Roche Tuilière :

Réquipement en cours (CDFFME63). Au 16/07/15 : après une purge conséquente (euphémisme) des secteurs Initiation et Diagonale, rééquipemment partiel des voies Gros codile, Lézard triste, Wally Gator, Normale, T. Rex, Ludothèque, Décrisptation et Diagodalle, avec le plus souvent un point supplémentaire au départ.

Rééquipement de la Droite de gauche à l'identique (ce qui est bien) avec un point supplémentaire au départ.

 

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    Bon je vous l'accorde le jeu de mot du titre est un tantinet facile, mais bon... Pour terminer l'été en beauté l'insatiable Gégé a entièrement rééquipé en scellements : El Cap Fingers in the Nose The naze Last but not least, avec le fils prodige et Zsolt...
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